Fana de tricot

Fana de tricot

Années 1952 à S .B.A.


Histoire de notre famille : Claude et Aimé

                    A la manière de Claude,

 

Roland, mon grand chéri, je vais répondre à ta bonne lettre, qui a créé le déclic pour que je réagisse et me décide à mon tour à écrire l’histoire de notre famille, à partir du moment où Papa l’a interrompue, dans l’incapacité d’en dire davantage sur notre vie.

 Lorsque nous nous sommes mariés, nous n’avions pas de « projet » comme en ont aujourd’hui les jeunes qui s’unissent. Nous allions à Alger parce que Papa devait y finir sa période de stage avant l’examen terminal, nous étions insouciants, j’attendais un enfant, la vie était belle, nous étions sur un petit nuage. A Alger, ville que j’adorais entre toutes, nous étions hébergés chez une cousine de Pépé, dans un appartement minuscule, en plein centre, où j’appris tant bien que mal, et de bon cœur, le métier de femme d’intérieur et d’épouse, mettant en application tout ce que j’avais déjà pu pratiquer chez moi et avec ma grand-mère Metzi, qui m’avait inculqué les premiers rudiments de cuisine. J’allais voir ma famille d’Alger, je retrouvais aussi quelques amis d’autrefois, et le soir, mon mari rentrait de son travail et nous passions des moments délicieux , d’un bonheur tout simple.

               Puis, il fallut revenir à Bel-Abbès plus tôt que prévu ,car M Reliaud, le patron de Papa à Mercier-Lacombe avait besoin de lui. Nous sommes revenus le 9 Août en train ,par une chaleur torride.

              Là, nous avons logé pendant 2 mois chez mes grands-parents Bousser qui étaient en vacances au Maroc. Un joli petit appartement très soigné, et bien confortable, dans un faubourg de B.A. Puis à leur retour, nous avons atterri à la boulangerie, au premier étage, la grand chambre des beaux-parents fut mise à notre disposition, eux couchant dans une plus petite pièce contiguë que nous devions traverser pour sortir. Il n’y avait aucun confort , pas de salle de bains, on se lavait à l’évier de la cuisine, pas d’intimité. La nuit, pépé se levait pour aller surveiller le four , puis mémé, qui ouvrait la boutique à 6 heures. Papa travaillait à Mercier-Lacombe, il partait le lundi matin jusqu’au samedi après-midi, il n’y avait pas le téléphone, on ne communiquait pas du tout. A Mercier, il avait repris le logement mis à sa disposition par sa cousine Raymonde, et ses habitudes de célibataire, avec tous ses copains d’avant notre mariage. Il revenait le samedi, tout content de retrouver chez papa et maman, sa petite femme, puis son bébé, bien beau J’étais très gâtée par Mémé, j’appréciais particulièrement le plateau du petit déjeuner avec les croissants et madeleines tout chauds qu’on me portait dans ma chambre. Mais dans la journée, je n’avais pas de lieu où me poser, excepté la salle du  magasin ou le bord du trottoir, où il ne fallait pas rester trop longtemps,  par crainte du mauvais œil !  C’est à cette époque que je fis la connaissance d’Edwige Cabrolier, de ma génération et qui avait aussi une petite fille.  Nous faisions des promenades en ville avec nos bébés dans les landaus.

              A Pâques 53, je partis prendre l’air chez ma mère à Aïn-Sebaa, et j’eus beaucoup de mal à me décider à revenir . Du coup, Mémé Noune, comprenant très bien le problème, revint avec moi à B.A, et décida de nous trouver un logement, au grand dam des beaux-parents, qui n’y comprenaient rien, et à la grande fureur d’Aimé, qui me traita d’ingrate pour ne pas apprécier l’accueil si généreux de ses parents, et d’inconsciente pour vouloir engager des frais dont son faible salaire ne pouvait pas répondre. J’avais de mon côté quelques revenus de Maroc, d’une maison achetée à la mort de mon père, et ce petit pécule me permit une première installation des plus sommaires. La maison était modeste, mais j’avais une douche, installée par nos soins sur les cabinets à la turque, et puis une petite cour et un jardin minuscule où nous avons aménagé un carré de sable. C’est là que tu es né l’année suivante, et vous avez bien profité de ce coin que nous avions décoré comme un jardin d’enfants. Maman nous avait envoyé du mobilier de chez sa propre mère, dont elle avait vendu la ferme dans l’Algérois, puis d’autre meubles encore du Maroc. Là , bien sûr, Papa n’était encore pas d’accord, il voulait se débrouiller tout seul, et refusait toute aide , de même qu’il avait remercié assez sèchement mon Grand-Père, fin bricoleur, qui lui proposait son aide  pour aménager notre logement.

Enfin, ce n’était pas trop grave. On avait alors une vie bien insouciante, on vivait de peu, je cousais et tricotais déjà  beaucoup, habillant toute la petite famille à peu de frais. Mémé M. me glissait en douce des petits billets quand j’allais au magasin, pour acheter un vêtement ou un jouet aux enfants.
 Les premiers mois de notre installation rue de la Mékerra, Papa avait ouvert un bureau à B.A, mais il travaillait toujours avec Reliaud à M.Lacombe.  Il me fallait alors aller tous les midis déjeuner au magasin, ce qui m’était devenu à la longue une corvée intolérable, je ne supportais plus ces repas entrecoupés par les clients, animés désagréablement par les discussions interminables et sans objet entre  Papa et Pépé, et qui s’envenimaient très souvent . Mémé, elle , dès son repas terminé, montait se reposer et faire sa sieste. Un jour, je me suis décidée à refuser de continuer ce mode de vie. Encore  un beau drame , ingrate etc… J’en ai entendu, ou plutôt j’en ai lu, car on ne se parlait plus, mais on s’écrivait des petits mots ! Mais je n’ai pas cédé. Enfin, pas tout à fait, car on a continué à y aller le dimanche .Il y avait alors la  cousine Geneviève, en pension chez les sœurs, et qui sortait le dimanche et était bien aise d’avoir  quelqu’un de son âge ou presque à qui parler.  Et puis là encore une fois, ce fut le clash, je voulais passer mes dimanches tranquille et aller au magasin sans obligation précise.  J’avais enfin réussi à vivre chez moi, à mon rythme.  Nous avions plein  d’amis, de jeunes couples avec des enfants de vos âges ,et nous nous réunissions régulièrement. Nous étions encore sur notre nuage rose, et notre  vie était un petit oued tranquille.

             Papa avait une bonne clientèle, il se donnait à fond dans son travail, il rentrait toujours fourbu le soir, mais heureux d’avoir mené à bien ses activités

   J’étais sur le point d’accoucher de mon 2ème enfant, quand il y eut des pluies catastrophiques provoquant une crue de la Mékerra, et      menaçant d’isoler notre quartier.          Je fis mon bagage, et Aimé ayant construit un petit muret devant la porte d’entrée, nous voilà partis  au magasin à l’abri , et c’est bien sûr cette nuit même que Roland naquit, tel Moïse sauvé des eaux. le 15 Avril 1954.

             Quand le petit  frère est né, un bon gros poupon très sage, et peu bruyant, Fréd n’eut pas de réaction négative, mais elle décida que désormais elle était ‘grande’, et se débrouilla de plus en plus toute seule pour s’habiller, et se préparer pour aller à cette école dont elle avait tant envie. Ce fut tout d’abord l’Ecole religieuse de Fènelon, tout près de la boulangerie, où Papa  l’accompagnait en auto tous les matins. Je la reverrai toujours partir fièrement dans son petit tablier rose à plis d’uniforme, son sac de goûter, et surtout sa queue de cheval qu’elle ne trouvait jamais assez serrée.  A midi, Mémé l’envoyait chercher par Annette la jeune vendeuse du magasin, elle déjeunait avec eux, les enchantant de son esprit vif et de ses réparties, et après une petite sieste, elle retournait à l’école où je venais à mon tour la prendre, à 4 heures, avec Roland dans la poussette. Une halte au magasin, nous y attendions Papa, la plupart du temps, et alors c’était le drame quotidien quand il fallait repartir, car elle voulait rester coucher là !  Elle tapait sur les vitres de l’auto en hurlant,  et Mémé, désolée, insistait pour que nous la lui laissions, et cela il n’en était pas question !!!
Roland lui, ne s’en faisait pas, il avait la bouche, les mains et les poches pleines de petits gâteaux secs cueillis au passage à l’étalage !
            Puis vint l’âge pour Fréd de la grande école, ce fut au Faubourg Thiers, l’école primaire, Roland entrant, bien malgré lui, à la Maternelle.
           Me retrouvant avec bien du temps libre, je me décidais à suivre les conseils réitérés de ma mère, et postulais à l’Académie pour devenir institutrice auxiliaire. Avec mon premier bac, ce fut aisé et j’obtins un poste dans un petit village tout proche de B.A.
             Ah, là, là ! qu’est-ce que j’avais fait ? mais qu’est-ce qu’il m’avait pris ? Comme si on n’avait pas de quoi vivre avec ce que gagnait Papa !!! Et si je voulaistravailler, je n’avais qu’à aller l’aider au bureau ! Et c’est ainsi qu’a débuté ma carrière de secrétaire, assistante polyvalente et bénévole de Monsieur le Géomètre.

            Je n’y allais pas tous les jours, mais parfois j’emmenais les enfants.

Et nous avons fait la connaissance des Faye. Par un jour de pluie, Papa était venu avec l’auto pour vous prendre à la sortie de l’école, et nous avons dépassé sur le chemin cette dame et ses trois enfants qui habitaient près de chez nous. Nous ne les connaissions que de vue, mais nous leur avons proposé de rentrer avec nous en voiture, et c’est ainsi qu’est née cette longue amitié qui ne s’est jamais démentie.

Les pères s’étaient mis d’accord pour faire le ramassage , chacun son tour, le matin. Et le soir, nous y allions toutes les deux, Roland toujours très chouchouté par Hélène, qui allait jusqu’à lui porter son cartable. Nous finissions l’après-midi chez l’une ou chez l’autre pour goûter, avant d’aller faire les devoirs. Il y eut de belles parties de rigolades, et on leur fit tourner un film d’aventures, avec notre petite caméra.

             Nous avions un marchand de fruits et légumes, Aïssa ( ou Jésus en arabe) qui passait tous les matins avec son charreton tiré par un âne. Je faisais mes achats de ‘ courgettes comme de l’eau’, de tomates pas cher, et de tous ces produits succulents dont nous raffolions. Pour finir, je chargeais Roland sur le dos de l’âne, et nous faisions dans cet attirail quelques centaines de mètres, jusqu’à la porte de la cliente suivante, Mme Schlouss, femme d’un dentiste. Petite parlote et puis retour à la maison. Et c’est Aïssa qui m’apprit, le 1er Novembre 54, l’attentat commis dans le Constantinois ,contre des  Français, événement qui allait décider de notre avenir, ce dont nous ne nous doutions pas une seconde.

                   Au début, l’Oranais était encore calme, nous n’imaginions pas  que les choses allaient prendre une tournure si tragique, et finir par un tel drame. Peu à peu, s’installa une atmosphère de  crainte, de méfiance. On s’habitua à voir les militaires patrouiller en ville, à ouvrir nos sacs pour la fouille en entrant dans les lieux publics, à rentrer tôt le soir à cause du couvre-feu. Nous n’avions pas le téléphone à la maison, et quand je savais papa sur le terrain j’étais toujours très inquiète de ne pas le voir arriver avant la nuit. Même en ville, il fallait rouler avec la lumière dans la voiture, on ne se sentait pas à l’aise, car on était ainsi une bonne

cible. Et il n’était plus question de laisser les enfants gambader seuls dans les rues.        

     Nous continuions à vivre malgré tout . On se réunissait chez les amis, en y passant toute la nuit à souper, danser, faire des jeux, on était encore jeunes, et on voulait en profiter. Une fois, Mémé était venue garder les enfants toute la nuit, pendant que nous fêtions un mariage ou je ne sais plus quoi, au juste, à la ferme des Lamassourre. Et quand nous sommes revenus au petit matin, elle nous apprit qu’il y avait eu une fusillade dans la rue ! Panique rétrospective !  

 

             Ces évènements eurent un retentissement sur l’économie et l’activité en général. C’est pourquoi papa eut de moins en moins de travail, les agriculteurs ne voulant pas entamer des travaux avec l’insécurité qui s’aggravait. Les routes devenaient dangereuses, il ne pouvait plus sortir loin.

               A ce moment-là, un’ farfelu’ vint nous vanter le projet monté par un groupe de ‘Français d’Algérie ‘ qui envisageaient de créer une colonie au Paraguay sur des  terrains vierges, avec des moyens financiers sûrs et certains. Papa et J.P. Lamassourre finirent pas céder à ces propositions et décidèrent de partir en Décembre 56, pour le Brésil , puis le Paraguay, en emportant nos maigres économies.

                                       A suivre...

 

 

      

 


11/01/2017
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